Livre Emmanuel de Waresquiel décrypte Vivant Denon, l’aventurier du Louvre
Personnage clef des années 1800, l’homme a été écrivain, graveur, diplomate, collectionneur et pilleur de l’Europe napoléonienne.
Le personnage ne fait pas l’unanimité. On dirait aujourd’hui qu’il apparaît «clivant». Dominique Vivant Denon (1747-1825) n’est pas un inconnu pour l’historiographie. J’ai déjà lu au moins une biographie, bien faite d’ailleurs, sur le «créateur du Louvre». C’était en 1999. Paru chez Perrin, l’ouvrage se voyait alors signé par Jean Chatelain. Il coïncidait avec l’exposition en trois volets consacrée par le musée national à l’homme lui ayant donné son actuelle configuration. Le collectionneur ne se voyait pas oublié. L’homme s’était parallèlement formé quai Voltaire un musée privé rassemblant aussi bien des chefs-d’œuvre de la peinture que de l’archéologie ou des souvenirs historiques. J’ai vérifié l’autre jour. Une plaque rappelle bien le passage de ce scientifique formé sur le tas dans une maison qu’habita plus tard la superstar de la Comédie Française Cécile Sorel. Gageons que Denon aurait fait un brin de cour à sa voisine s’ils avaient vécu à la même époque. Ce célibataire endurci aimait à flatter les femmes surtout si elles étaient belles, intelligentes et puissantes comme Joséphine de Beauharnais.
Roman érotique
Dominique Vivant est né à Chalon-sur-Saône en 1747. Dès 1764, on le trouve à Paris. Sa famille le destine à une magistrature qui l’ennuie. L’adolescent se sent plutôt artiste. Il deviendra du reste plus tard en Italie un excellent graveur. Vif, curieux et drôle, le débutant est de bien des entreprises culturelles de la fin du règne de Louis XV et des débuts de celui de Louis XVI. Il produit de tout, y compris en 1777 un roman érotique faisant date cinq ans avant «Les Liaisons dangereuses». Il s’agit de «Point de lendemain». L’ouvrage donnera encore au cinéma matière à une version modernisée de Louis Malle avec Jeanne Moreau en 1959: «Les Amants». L’homme voyage plus tard via la valise diplomatique. Il est en Suisse. En Russie. À Naples, où son mauvais esprit déplaît, puis à Venise. Mais déjà la Révolution gronde. Vivant Denon, qui risque de passer pour émigré et de voir ses biens saisis, rentre en France malgré les dangers.
C’est là que l’homme va oser le premier des retournements de veste qui en feront pour un temps un sans-culotte. Il s’abrite sous l’aile d’un David radicalisé et flirte avec Robespierre. Emmanuel de Waresquiel, qui signe l’actuel ouvrage, en fait du coup un être insaisissable. Il essaie pourtant de le comprendre, autrement dit de l’excuser. Que voulez-vous? Une biographie devient vite une histoire d’amour entre un chercheur et un personnage historique. Il s’agirait pour Denon de survivre, puis de retomber sur ses pieds. Quadragénaire, ce qui est alors un bel âge, il y arrivera pleinement avec la Campagne d’Égypte de Bonaparte en 1798. Il s’agit bien sûr d’une lutte de la France contre les Anglais. Mais le conquérant tient à se donner un vernis scientifique. Il emmène botanistes, zoologues et surtout archéologues. Emporté par sa passion de l’art et de l’histoire, Denon se montrera héroïque. Il ramènera avec ses collègues la matière destinée à un ouvrage monumental illustré, dont la publication prendra trente ans. À la sortie du dernier tome en 1829, Denon sera mort et le roi Charles X sur le trône (mais plus pour longtemps!).
Voyageur infatigable
Une autre épopée attend l’égyptologue qu’il est devenu à son retour. En 1802, Napoléon nomme Denon directeur du Louvre et de diverses autres institutions. Le rieur, le moqueur, le caricaturiste est devenu le zélote du grand homme. Il lui vouera dès lors un culte que ne découragera aucune rebuffade. On peut se demander comment un individu aussi brillant a pu accepter de perdre tout jugement et parfois toute morale. De Waresquiel élude la question. Son livre slalome sur les choses qui fâchent comme s’il participait à un championnat de ski. Si les commémorations du bicentenaire de la mort à Sainte Hélène ont été très discrètes en France durant l’année 2021, tant le souverain est devenu problématique, l’Empire garde en effet ses champions, comme du reste le règne de Louis XIV. Ce sont les «Sternstunden» de la France en dépit des erreurs. Et ce n’est pas un membre de l’Académie des sciences morales et politiques comme Emmanuel de Waresquiel qui va nous dire, comme le fit naguère l’écrivain George Orwell, que «les intellectuels forment le maillon faible de la société.»
La politique de Dominique Vivant baron Denon au Louvre visera à faire de l’institution «le plus beau musée de l’univers». Il y avait là les anciennes collections royales. La Révolution leur avait ajouté les biens saisis chez les émigrés. Étaient arrivés en 1796 les chefs-d’œuvre italiens saisis en tant que butin de guerre. Notons que Denon s’était à l’époque opposé à ces pillages. Mais Napoléon change tout. Il a droit à tout. La France est devenue avec lui le plus grand pays du monde, même s’il devient difficile de parler en 1802 du «pays de la liberté». Le nouveau directeur va donc une nouvelle fois retourner casaque. De 1802 à 1815, il entreprendra des nombreux voyages en Allemagne, en Autriche, en Espagne ou en Italie afin de s’emparer de ce qui lui semble le plus beau. Le plus précieux. Le plus rare. En 1814, le bâtiment recèlera ainsi la plus fastueuse collection jamais vue. Mais à quel prix? Pour Denon un tel résultat excuse tout. Notez que de nos jours encore, les thuriféraires de Louvre considèrent encore que le grand musée a droit à ce qui s’est fait de mieux en dépit des critiques qu’eux-mêmes formulent parfois. Qui aime bien châtie bien.
L’abdication de 1814, puis la défaite de Waterloo en 1815 changent bien sûr la donne. En 1814, les Alliés ne prévoient aucune restitution. Il ne faut pas affaiblir le nouveau roi Louis XVIII. Un Bourbon. L’année suivante, les spoliés donnent en revanche de la voix. Il s’agit de rendre. De tout rendre. Denon parlera alors de démantèlement, ce qui est un comble. Il résistera autant que possible à des gouvernements, voire à des troupes venues décrocher de force les tableaux sur place. Pour lui, la perte est irréparable. Définitive. Il faut prendre sa retraite. Notez que bien des œuvres n’ont en fait jamais été rendues. Là aussi, Emmanuel de Waresquiel évite de se compromettre. La France reste la France, surtout si elle va mal en 2026. On a pourtant écrit sur le problème. La grande spécialiste est une certaine Bénédicte Savoy, qui ne s’était pas encore recyclée dans l’art africain à restituer au Continent noir. Ses études font autorité. On les évoquera en passant comme chat sur braise.
Fin de vie au milieu des collections
Il ne reste alors plus à l’auteur qu’à évoquer la fin de vie, sans tirer de bilan. L’écrivain termine avec la vente Denon de 1826. Une vacation fleuve. Bien plus succinct qu’il le serait maintenant, le catalogue compte 225 pages. Beaucoup d’objets partiront à l’étranger comme on disperse les cendres. Fin d’une seconde réunion, où d’admirables dessins portaient la marque de leur dernier maître. Une fourmi et un crible. Deux symboles qui auront marqué une vie exceptionnelle, qui se voit ici bien raconter, quelles que semblent mes réserves. De Waresquiel connaît bien l’époque pour avoir déjà évoqué (généralement chez le même éditeur) Marie-Antoinette, Fouché, Talleyrand ou le duc de Richelieu. Une manière de faire corps avec un temps révolu.
Pratique
«Vivant Denon, l’aventurier du Louvre» d’Emmanuel de Waresquiel aux Éditions Tallandier, 468 pages.
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